11.19.2009

Incohérences organisées autour d'un thème : Vincent Marrisal

Tu arbores des rayures qui me font chalouper, qui me parlent de moi. Depuis quelques temps, les strates noires qui déplient l'image vue me font inévitablement penser à celles de David Lynch. Rien à faire d'autres que de s'avouer vaincu : nous sommes tous, sans exception, des voyeurs. Le regard est ce qui me lie le plus sûrement au monde du dehors, celui qui ne s'écrit pas sinon qu'à tâtons, à la manière de l'aveugle tâtant la fourche creuse de la réalité pour en déceler la forme, la position, la texture. Ou encore à la manière du triangle mouillé qui s'agite dans notre bouche et qui s'insinue avec ludisme dans le centre velouté d'une framboise.
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J'ai peur des inconnus. Ceux avec des chapeaux qui me prennent en photo sont probablement les pires. Que dire de ceux qui agitent leur gueule de fruit dans les autobus.
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Vincent Marissal.
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J'aimerais voler les cordes vocales de Dany Laferrière. À la radio, il est délirant pour les oreilles. Mais ses cordes ne seraient probablement pas de la bonne taille. Elles retomberaient dans ma gorge et affadiraient ma voix comme si une bulle de salive en obstruait le conduit.
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Si j'étais une autre, je serais Elisapie Isaac ou Charlotte Gainsbourg. Je vivrais dans un horizon de neige, une neige finement tassée qui s'égraine en volutes blanches à la moindre brise.
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Mon cher, tu ne me connais pas.

11.18.2009

Poupée de sucre, poupée de plomb

Une nuit où l'on rêve que des sangsues tapissent les couvertures de notre lit ne peut qu'annoncer une journée faste (surtout si, en plus, des "p'tits gris" sont en visite dans la chambre au même moment). Vous aurez compris que la vie moderne étant ce qu'elle est, soit en perte continuelle de sens, la petite poupée que je suis fait ce qu'elle peut avec les symboles qui peuplent son monde -- elle fait également son possible avec les géantes aux langues de vipères et les naines noires à la gueule ridée qui s'acharnent, le zénith venu, à injecter de l'amertume métallique dans les sandwichs. Bref, pas le temps de mettre un pied dans la rue, que déjà, on m'abordait avec toute la galanterie des chevaliers médiévaux réunis (les plus propres) : « Heille, tu suces-tu ? ». La matinée s'amorçait donc avec allégresse et raffinement (je répliquai entre deux silences : « Pas avant onze heures. Pourquoi ? »). Le reste de la journée se déclina avec la force des jours tranquilles mais parfaits : je fonçai dans un ancien motard à la cigarette pendouillante ; je demandai à l'asphalte de me faire mal (je suis trop potiche pour être en mesure de m'inscrire dans le présent réel qui nous unit... je suis disloquée et mes glandes ne détectent plus le monde -- j'irai m'acheter du pain et tâcherai d'être normale un peu) ; je me suis dévidée la panse sentimentale et littéraire sur Meta (qui se la dévida à son tour pour notre plus grand bien, je crois). Meta réussit là où je ne parviens guère à me consolider : dans le secret. Une pudeur à laquelle je ne peux qu'accéder que par ajout de couches d'intention. Je suis limpide comme une chanson sur les fontaines. Meta est sage aussi : les amoureux sont plus fictionnels que les amis parce qu'ils sont gorgés de nos espérances les plus sauvages. Et puis, c'est elle qui a trouvé ce titre « Une poupée dans la tête ». Je la dévoile tant soudainement. Enfin qui sait si je dis la vérité toute nue où si je l'habille un peu. C'est presque l'hiver après tout.

11.17.2009

Prendre son thé avec Virginia Woolf

Il y a des ruines que l'on ne peut que regarder du bout des paupières. Nul besoin que l'on s'y engage férocement. On les voit "ruines" et on les considère ainsi, le corps en appui au reste de la pensée.
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Mes amis et moi aimons parler et se regarder dans cette posture semi-watatatow (lorsqu'on se prend au sérieux, entièrement dévoué à la fausse scène dramatique qui se joue devant nous). La jubilation n'est pas dans la phrase mais ailleurs : dans l'inventivité de chacun, l'intensité que l'on y met et la manière dont les mots réaménagent notre position dans le monde (et pas tant le monde comme tel). Et dans cet espace de saisissement, nous sommes contents, bêtement béats.
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J'adhère de plus en plus au concept d'amitié (malgré mes réticences face à l'aspect monotone du mot -- désolée mais j'accorde trop d'importance aux mots pour les utiliser à tort et à travers). Languirand, tout à l'heure, reprenait un adage qui m'était jusqu'alors inconnu : pour connaître quelqu'un, il suffit d'observer la composition de son entourage. Le mien est hautement bigarré mais je suis toutefois capable de relever des récurrences : il repose exclusivement sur des gens entiers, sincères, passionnés, généreux -- avec ce que cela comporte d'intensité (beaucoup d'entre eux aime la panure et la violence... je ne sais pas ce que cela signifie et s'il faut y déceler une quelconque causalité). J'aimerais les mériter un jour, ces amitiés : je serai dans ma tombe, absorbée par un filet de lumière entre les craques de mon cercueil bon marché -- je n'aurai jamais porté attention aux objets finalement-- et me parlerai à moi-même -- quoi faire d'autres ! -- et j'en arriverai cette conclusion : je mérite mes amis autant qu'il me mérite. L'équation ainsi résolue me fera le plus grand bien. J'aime les situations d'équilibre, de justesse. Je crois en la sagesse et à la vie qui se doit d'être polie, adoucie par tous ses bords.

11.16.2009

Suite féconde de marées hautes

Peindre les murs avec le sucre des framboises. Placer des lampes chinoises tout autour de ma fenêtre. Manger des avocats parfaits à la chair idéale. Enfoncer des bulbes de jonquilles dans un pot de terre cuite fixé au rebord de ma fenêtre par peur qu'il tombe. Mettre des collants. Attendre avril puis mai. Chanter dans ma tête. Porter une robe, toujours la même. Te prendre en photo en train de marcher. Aligner mes petits pas de souris derrière les tiens. Plonger ma bouche dans un citron vert. Faire des clins d'œil. Écrire de longues lettres qui ne parlent de presque rien. Tresser une ou deux mèches de mes cheveux. Me verser à boire. Déposer des pierres sur ton dos. Humer les murs froids et vides du chalet de Cap-Gribane. Engloutir la grisaille du fleuve d'une seul inspiration et la laisser décanter au centre de mon estomac. Dévisser le nombril de Loulou pour le faire éclater de rire comme un bourgeon. Devenir couleur marron. Ne pas pleurer. Être une sirène dans les allées de l'épicerie. Donner tous mes livres et n'en conserver qu'un seul.

11.15.2009

Supplément de soir

Pauvres petites des chambres violées
Même si on pouvait regarder par la fenêtre
qui vous connaît
est-ce qu'il prendrait seulement votre défense
est-ce qu'il voudrait bien se déranger
quand il passe dans la rue
et il sait très bien où il va

(Paul-Marie Lapointe)

Je reconnais la couleur de ma nuit ; un rose cendré qui émiette l'obscurité. La journée n'arrive jamais à son terme ici. Sur la table, des liasses de feuilles étendues avec au-dessus, pointant ronde et claire, une lampe en papier blanc. Anne Hébert n'est pas très loin dans ma tête. Toute seule à Paris avec une valise rouge près de son bureau. Je m'enfonce dans l'épaisseur douillette de dimanche et regarde à travers les carreaux poinçonnés d'éclat. Il neige ou n'est-ce pas plutôt les plumes enfarinées chutant de mes oreilles qui teintent l'espace du devant. Une chose est sûre : j'ai hâte à demain. J'emprunterai le même chemin mais cette fois-ci en silence, sans espérances.

11.14.2009

Adieu Monsieur

Lors d'un « two minutes dance party », une idée grotesque se heurte à mon esprit : « Un défunt gît sous toi. Ne danse pas ainsi sur les morts. » J'essuie un frisson sur ma nuque. J'ai tout mon temps. Je danserai une autre fois.

L'individu qui s'allonge pour mourir n'est pas davantage menacé que celui qui se couche pour dormir. Même position, même absence. J'écoute Languirand tourner les pages de son bouquin de Schopenhauer. Parfois, il croque sa pomme. Il me parle à moi, moi qui ai vu ce matin la mort discrète et calme annoncée sur une feuille blanche, placée au-dessus de la boîte aux lettres de mon propriétaire alors que je descendais chercher son journal. Des boucles tracées à l'encre bleue formaient un dessein attendu : « Il est parti sans souffrance. » Une brève colère, puis quelques larmes. Je suis remontée sans son journal (il n'y en avait plus de journal, soudainement, contrairement à tous les autres matins). Languirand lit : Notre désir de vivre est en fait une volonté de perdurer. À l'individu, il faut lui enseigner qu'il est issu du néant et qu'il y en a peu du temps, qu'il est périssable. De part en part, l'œuvre d'un autre, il doit considérer qu'il est un être responsable né du néant en tant qu'existence incréée et indestructible. Spinoza : toute méditation sur la mort en est une sur la vie. Je ne sais plus quoi dire. J'aimerais savoir où il sera enterrer parce que je pourrais mieux me représenter sa fin. Sinon, comme tout à l'heure, j'aurai l'impression que je me tiens au-dessus d'un mort (il habitait en-dessous) et que mes gestes épuisent sa mémoire. Je suis primitive aujourd'hui.

11.12.2009

Des kilos dans les yeux


I dance all night to the music in my kitchen. - Julie Doiron

Depuis le frigo, l'espace me semble différent. Les lieux méritent qu'on les investisse autrement. Tout à l'heure, j'ai freiné tout en haut de l'escalier pour me détourner des marches et me retourner vers le repos orangé de 16 heures. Je crois que je pourrais exister autant ailleurs qu'ici. Abandonnez-moi une minute ou deux d'horizon et ça ira. J'en suis persuadée comme on sait que les crêpes goutent meilleures en hiver qu'en été.

Demain, nous serons quatre dans cette minuscule pièce, autour du frigo muet. La cuisine, on s'y sent rapidement à l'étroit. Les invités feront la conversation. Je hacherai de l'ail en buvant des gorgées de vin dans mon gobelet indigo. On ne s'entendra plus parler. J'en profiterai : fidèle à ma sur-conscience semi-permanente, je fixerai les copeaux blancs sur la planche de bois fendue, les olives dans leur conserve de métal et je les regarderai, eux trois, tour à tour en moi-même avec un scintillement de sourire invisible. Peut-être que j'aurai la gorge serrée après le vin. Mais je m'y autoriserai pas. Ne rien gâcher et ne pas me river dans l'absence.

Mes pieds sont froids. Près d'une heure s'est écoulé depuis le début de ce billet. Une césure entre le début et la fin : une sœur au téléphone, la verte. Il y a mieux que le frigo ce soir, soit mon lit. Mes yeux tombent de toute façon. Dimanche, mes sœurs (la verte et la bleue) et moi irons déposer nos cheveux de fille dans les feuilles molles chichement étendues dans le bois-de-Coulonge. Je suis fatiguée. Puis, tout ceci ne me convainc pas de rester debout. La fiction pèse plus lourd qu'on ne le croit.